Yves Helbert, des mondes entre portrait et paysages

 

Le monde dessiné d’Yves Helbert est teinté d’humour et invite à imaginer des liens entre l’homme et la nature. Collectionneur d’images, de références, de sources à la fois historiques et puisées dans notre quotidien, il associe des paysages et des portraits imaginaires de personnages inventés. Il combine ces deux sujets qui depuis longtemps sont bien distincts. Sa démarche n’est pas si éloignée des recherches des surréalistes et de la pratique du collage.

 

Dans ses dessins de la série Paysages et/ou Portraits, l’humain, nettement plus grand, contemple le paysage ou prend la pose devant un panorama devenu décor. Chaque œuvre graphique par cette combinaison donne naissance à un ensemble de personnes de différentes contrées. « La géographie ou peut-être l'approche de l'espace, de ce qui nous entoure, nourrit ma démarche artistique. En premier lieu, j'aime laisser beaucoup de vide autour de mes figures pour que l'espace respire, comme les œuvres japonaises du "monde flottant". C'est le vide qui met en valeur l'essentiel. De même, j'aime associer des morceaux de réalité, comme des collages qui seraient faits à la main, comme une manière de m'approprier la réalité et la restituer au spectateur telle que je la perçois. » indique Yves Helbert. Ses œuvres réalisées à la mine graphite dévoilent différentes manières de traduire nos expériences face à des paysages et de se les approprier en images. Elles renvoient également aux multiples moyens de diffuser les vues de lieux explorés. L’artiste nous invite à repenser nos liens aux photographies, aux documents, traces d’un événement, d’un voyage et mise en scène de soi.

 

Ses associations d’êtres humains, de végétaux, de mobiliers dans sa série Naturarium proposent de nouvelles manières d’observer la réalité et des situations quotidiennes qui parfois nous troublent. Ses travaux sur papier nous incitent à appréhender autrement nos façons de considérer les végétaux, leur croissance et nos cohabitations avec les différentes espèces.

 

Dans la série Petites manipulations, l’artiste redessine, détourne et recompose des scènes à partir d’images de presse, familiales ou scientifiques. Il en ressort des métamorphoses entre des univers différents, des passages entre le temps et l’espace. Les titres ajoutent au caractère étrange et toutefois banal des moments et gestes représentés finement.

 

Ses peintures de la série 2.0 dévoilent combien il est important de prendre en considération le territoire d’origine de chaque individu. L’artiste, à l’ère du numérique et de la diffusion des images, privilégie un geste de dessin d’une grande finesse et réhabilite le fait main ainsi que l’écriture manuelle qui donnent à ses œuvres et au sujet une nouvelle aura. « Le web me nourrit. Je m'y noie souvent mais j'y pêche aussi des pépites qui me plaisent, que je mélange avec d'autres. Le dessin est une manière d'ordonner, de classer, d'isoler, de valoriser ce que le déferlement des images nous impose. J'ai l'impression d'avoir mon mot à dire dans cet amoncellement désordonné. » revendique l’artiste. 

 

Le diorama, art de composer un espace réduit pour offrir au spectateur un monde à contempler dans son ensemble, inspire également Yves Helbert. Ses œuvres en volume font référence à des musées, à des chambres d’artistes et à des œuvres d’art, et forment des espaces d’exposition miniatures. Elles rejoignent sa réflexion sur la diffusion des images et sur une culture du digital qui perturbe notre approche sensible de la réalité des œuvres d’art. « Ce sont les thèmes de l'histoire de l'art qui m'intéressent : la mythologie dans l'art, les animaux dans l'art par exemple... mais j'explore certaines périodes en particulier : de la Renaissance au Réalisme du XIXe siècle. En effet, puisque mes images ont un aspect réaliste, et si je veux utiliser des parties de peintures ou de sculptures dans mes dessins, je dois puiser de préférence dans les époques artistiques qui tendent à être les plus fidèles possibles à la réalité. Les déformations m'intéressent. Les morceaux d'apparence insignifiante m'inspirent aussi, les punctums chers à Barthes. J'en ai d'ailleurs fait une petite série que je n'ai jamais montrée d'ailleurs. J'avoue que j'aime aussi martyriser les grandes œuvres, les dépecer, en extraire des parties, les associer avec d'autres morceaux d'images sans rapport immédiat. Mais c'est une forme de respect je pense ! » précise-t-il.

 

L’artiste ajoute des mots, phrases à ses dessins pour nous ouvrir vers de possibles récits et questionnements. « C'est une manière de dialoguer car ce ne sont ni des titres, ni des légendes. C'est un peu comme si la littérature rencontrait les arts plastiques. Mes mots donnent de la force à des images qui seraient sans intérêt placées seules. Mais ils ne donnent pas de clé de compréhension. Il y a toujours un petit décalage, dans l'esprit de « ceci n'est pas une pipe », qui force chacun(e) à s'arrêter sur la relation entre image et texte, dans une liberté totale de lecture. » explique-t-il. Ces combinaisons, manipulations de sens font écho à des expressions, à des énoncés, slogans, qui amplifient l’ambiguïté de la composition dessinée avec une grande maîtrise et précision.

 

Ses dessins sont aussi teintés d’un certain humour tout en présentant une situation où le quotidien bascule vers l’étrange, le dérangeant ou l’insolite. «J'ai besoin d'humour pour rire de notre monde souvent gris. Mais je ne veux surtout pas donner de leçons. Je propose ce que mon cerveau m'a dicté en dessinant et en écrivant. D'ailleurs, les mots arrivent souvent de manière impromptue pendant que je dessine ou lorsque j'ai fini un dessin. » témoigne cet artiste. Ses œuvres sur papier nous rappellent ainsi l’importance de se laisser guider par nos impressions tout en conservant un recule, un regard ouvert sur le monde qui nous entoure.

 

Ses œuvres nous convient à nous raconter des histoires entre des mondes éloignés, et font autant référence à l’histoire qu’à notre société actuelle. Elles s’apparentent à des planches composant un récit et forment des ensembles avec lesquels nous pourrions continuer à jouer de nouvelles associations. Elles nous incitent à prêter attention aux images cachées et aux nombreux sens qu’on peut y trouver.

 

Pauline Lisowski

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D'une recherche de quelques mots pris au hasard et lancés dans ce puits sans fond qu'est Internet surgit une infinité d'images inattendues, d'une boîte oubliée dans un grenier s'échappent de vieilles photos de visages sur lesquels on ne sait plus mettre de nom depuis longtemps, de vieilles revues feuilletées négligemment montrent des objets dont on ne connaît plus l'utilité ou des inventions délirantes restées sans suite... : ce sont de toutes ces images, ces photos qu'Yves Helbert s'inspire pour ses dessins.
Pendant que l'esprit choisit, organise et assemble, que la main dessine d'un trait sûr et minutieux, le titre naît, subrepticement. Citons en quelques-uns, inscrits dans le dessin même et pris au hasard : «la rhétorique de l'image», «le déficit commercial», «le jour de gloire», «le sacrifice de la rose», «la preuve par l'image», «la chambre d'amis», «la reproduction des élites», «l'heure de gloire», «les coulisses du pouvoir», «la descente de croix», «le partage des compétences», «l'opération programmée»... Ces titres ne commentent pas les images, les images ne viennent pas illustrer les titres. De fait, titres et dessins sont indissociables et leur juxtaposition crée un trouble analogue à celui ainsi décrit par Roland Barthes dans l'Empire des signes : « une sorte de vacillement visuel, analogue peut-être à cette perte de sens que le Zen appelle un satori ». Si, au premier regard, leur association paraît arbitraire - arbitraire dans lequel Breton voyait la force première de l'image surréaliste -, il est toutefois possible de dégager certains thèmes qui sous-tendent le travail d'Yves Helbert, au-delà de l'humour, toujours présent : l'interrogation sur la nature, la politique, la nostalgie, l'émerveillement devant les objets inutiles...
En même temps que les dessins, sont présentés quelques dioramas dans lesquels, notamment, Yves Helbert met en scène, toujours avec humour, l'œuvre d'art dans l'atelier de l'artiste, ou bien muséifiée, ou bien encore abandonnée...

François Amblard

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Yves Helbert est un artiste autodidacte, qui a fait seul ses classes devant les tableaux des grands maîtres qui l’ont précédé. Avec la distance et l’humour que semble avoir exacerbés chez lui son apprentissage en solitaire, il se fait à la fois artiste et historiographe d’une histoire de l’art que ses œuvres invitent à revisiter sans cesse.
Par le dessin au graphite, en noir et blanc, ou à travers d’ingénieux dioramas, il insère dans ses compositions des formes souvent étrangement familières, ici l’Ophélie noyée du peintre préraphaelite John Everett Millais, là la version «sardine» du requin-tigre placé dans une cage de formol par Damien Hirst (The Physical Impossibility of Death in the Mind of Someone Living) venu introduire le trouble dans le musée d’art contemporain. L’artiste puise, semble-t-il, ses références dans des œuvres emblématiques. Il cite autant de périodes différentes de l’histoire de l’art qu’il convoque et réactualise.
Mais à la citation s’ajoute l’écart, le décalage, opéré par les juxtapositions du familier et de l’inconnu, par l’association incongrue de l’histoire racontée par l’image à celle entendue dans l’inscription dont l’artiste l’accompagne toujours. À cette figure couchée, recroquevillée sur elle-même et rendue par un raccourci virtuose, est associée celle-ci : « l’héroïsme moderne ». L’esprit, immédiatement, inévitablement, tente de lire l’un par rapport à l’autre. Pourtant quelque chose ne colle pas. En lettres capitales, dans une typographie aussi neutre qu’invariable, l’inscription est-elle un titre ? Une clé de lecture ? Un commentaire ironique ? Elle s’inscrit, insidieusement, dans cet esprit du spectateur confronté à l’image, sans pour autant le guider vers quelque interprétation apparue plus possible ou plus juste qu’une autre.
Yves Helbert dissocie ce qui avait l’habitude de se compléter, extrait de l’histoire de l’art, mais aussi de vieux journaux ou d’Internet, des images qu’il prive de leur contexte pour mieux faire naître le trouble. Le résultat est plein d’humour, apparemment léger et délicat. Les œuvres laissent pourtant planer le doute. Et la démarche de s’inscrire aussi bien dans la continuité de celle d’un Magritte, peintre finalement plus conceptuel que surréaliste, que dans une veine initiée par Duchamp. Comme chez ce dernier, les choix d’Yves Helbert, qui auraient pu passer pour arbitraires semblent finalement guider la réflexion vers « d’autres régions plus verbales », pour citer, à notre tour, l’inventeur du ready-made. Ses dessins autant que ses dioramas s’affranchissent de leurs clés de lecture habituelles pour qu’en adviennent de nouvelles.

Horya Makhlouf

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Physiquement, ouvrir une porte n'est une solution qu'en apparence à certains problèmes domestiques d'orientation et de déplacement, car l'expression ne précise pas si derrière cette porte se trouve une pièce ou une forêt, un abattoir ou le réveil.
Yves Helbert propose une piste pour nous sortir de ce "pas" - qui n'est peut-être pas si "mauvais" : au pied de la lettre, ouvrir dans l'esprit, par le moyen de textes dessinés à côté d'images elles aussi dessinées, la porte elle-même, et non la pièce supposée se trouver derrière. Il ouvre donc ainsi, si l'on peut dire, la pièce dans la porte, celle-ci pouvant rester fermée ou être ouverte, ce détail importe désormais assez peu. Ce renversement ouvre certaines perspectives paradoxales, propose des solutions imaginaires à des problèmes qui n'existeraient pas autrement.

Jean-Christophe Belotti

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Yves Helbert’s Art Space Dioramas

 

Artist Yves Helbert was in the process of looking for a place to exhibit his work when he decided to put some of his miniature works into boxes to create his own art spaces in a series of dioramas called “Reconfigurations.”

Having solved his exhibition space problem, Helbert is now free to play around with scale to create any kind of exhibition he wants. In a clever recreation of a Damien Hirst piece, he used a fishing lure in place of a shark preserved in formaldehyde, which makes perfect sense, considering that Hirst is famous for baiting his viewers with his provocative work.

The real fun of Helbert’s work is the way that recognizable images, like trinkets and figurines, become totally believable as art objects when he simply puts them into the context of a “reconfigured” art space, and because we are all currently experiencing his work through the internet, these miniature spaces are just as big as any other art space that we can view in digital images anyway.

Andrew Salomone (Makezine)